Je m'appelle Ritchie Dagonia, j'ai 52 ans et je joue du blues à Montréal, en amateur. Amateur au sens propre : celui qui aime. Je suis Français, installé au Québec depuis longtemps, assez pour dire « courriel » sans y penser et pour trouver que –20 °C, c'est correct si le café est bon. Ce site, c'est ma façon de jaser de guitare avec qui passe par ici : pas de leçons, pas de vidéos, juste ce que je vis avec un manche entre les mains.
Comment le blues m'a attrapé
Le blues ne m'a pas cherché, il m'a attendu. Un disque emprunté, un soir de novembre, avec une guitare qui semblait parler plus que jouer. Trois accords, douze mesures, et pourtant quelque chose dans le phrasé que je n'arrivais pas à expliquer. J'ai voulu comprendre. Je ne comprends toujours pas complètement, et c'est bien pour ça que je continue.
J'ai commencé la guitare tard, adulte, avec une job de jour, des obligations et pas beaucoup de temps libre. Je me suis donné un cadre simple : vingt minutes par jour, même les jours où ça ne me tente pas. Une bonne dizaine d'années plus tard, je joue encore mal quelques trucs, mais je les joue avec plaisir, et c'est ça que je cherchais.
Mes deux guitares
J'en ai deux, pas plus, et ça me suffit en masse. Une électrique, avec un son rond quand je baisse le volume et qui grogne un peu quand je le monte. Une acoustique, que je garde près du divan pour les soirs où je n'ai pas envie de brancher quoi que ce soit.
L'acoustique me force à jouer propre : elle ne pardonne ni les cordes mal étouffées ni les bends paresseux. L'électrique me permet de chercher le son, de tenir une note longtemps, de la faire vibrer. Les deux se répondent. Ce que je trouve sur l'une finit toujours par se retrouver sur l'autre.
Les jams du mardi et du jeudi soir
Le rendez-vous de ma semaine, c'est le jam. Le mardi ou le jeudi soir, selon les semaines et selon la fatigue. Je ne dirai pas où : ce n'est pas un secret, mais je préfère que ça reste un lieu, pas un point sur une carte. On arrive, on s'inscrit sur une feuille, on attend son tour en écoutant les autres, et quand on monte, on a trois morceaux pour dire quelque chose. Pas plus.
Le jam m'a appris ce qu'aucun exercice ne m'apprend : écouter. Laisser la place au chanteur, suivre une fin de morceau qu'on n'a pas répétée, sentir que le batteur veut accélérer et lui répondre au lieu de résister. Je repars souvent à minuit passé, avec la job le lendemain matin, mais je ne rate presque jamais.
L'hiver et la musique
Ici, l'hiver dure. Il y a des semaines où le jour se termine avant que je sorte du travail. Le blues, pour moi, c'est la musique de ces soirs-là. Je rentre, j'enlève mes bottes, je laisse la neige fondre dans l'entrée, et je prends l'acoustique. Une tonalité de mi, un tempo lent, et la pièce se réchauffe.
Je pense sincèrement que je joue mieux entre janvier et mars qu'en plein été : il n'y a rien d'autre à faire, et le silence dehors donne de la place aux notes.
Ce que je travaille en ce moment
- Le shuffle Le vrai, celui qui balance, pas celui qu'on compte. Je le travaille au métronome sur les temps deux et quatre, lentement, jusqu'à ce que mon pied comprenne avant ma tête.
- Les gammes pentatoniques Mineure et majeure, et surtout le passage de l'une à l'autre au milieu d'une phrase, sans que ça s'entende.
- Le jeu en slide Avec un bottleneck en verre, sur l'acoustique en accordage ouvert. Mon intonation est encore fragile ; je joue faux en toute confiance, et ça, c'est le pire.
- Les turnarounds Ces deux dernières mesures qui ramènent au début. J'en apprends un nouveau par mois et j'essaie de les glisser au jam sans prévenir personne.
- Le groove plutôt que la vitesse À 52 ans, je n'ai plus aucune envie d'impressionner par le nombre de notes. Une note placée au bon endroit vaut cent notes placées à peu près.
Les musiciens que je côtoie
Je ne nommerai personne : ce sont des gens qui jouent pour le plaisir et qui ne demandent pas d'être cités sur un site. Il y a un harmoniciste qui ne parle presque pas mais qui sait exactement quand se taire dans un morceau. Une bassiste que je vois tous les jeudis et qui me reprend quand je traîne sur le tempo. Un batteur qui joue plus doux que tout le monde et qu'on entend pourtant mieux que tout le monde. Des jeunes qui arrivent avec des doigts rapides et qui repartent en ayant compris que ce n'est pas le point.
On jase, on se prête des câbles, on se donne rendez-vous la semaine d'après. C'est une petite communauté, et elle me suffit.
Ce que 52 ans change dans ma façon de jouer
Mes doigts sont un peu moins agiles que ceux des jeunes qui montent sur scène avant moi, et je m'en fiche. Ce qui a changé, c'est la patience. Je n'ai plus besoin de tout jouer dans un solo. Je peux laisser une mesure vide, attendre, revenir. J'ai aussi appris à m'échauffer vraiment, à faire des pauses, à ne pas forcer sur le poignet gauche quand il proteste.
Et j'ai arrêté de me comparer. Je joue comme un gars de 52 ans qui aime le blues, ça sonne comme ça, et c'est correct.
À qui commence tard
Si vous hésitez parce que vous vous trouvez trop vieux : commencez cette semaine. Prenez une guitare qui tient bien dans vos mains, pas la plus chère, celle qui vous donne envie de la reprendre le lendemain. Apprenez un seul blues en douze mesures, en mi, et jouez-le mille fois. Écoutez plus que vous ne jouez. Allez à un jam avant de vous sentir prêt, parce que vous ne vous sentirez jamais prêt. Et gardez le tempo lent : le blues n'est pas pressé, vous non plus.
Les morceaux que je joue le plus souvent sont sur la page répertoire, avec ce que j'aime dans chacun et ce qui me résiste encore.